Caen – La lutte pour l’hébergement d’urgence d’une vingtaine de familles expulsées

ICO Caen, 10/06/2013

Après un premier rassemblement lundi dernier, voir ici, le Collectif 14 pour le respect des droits des étrangers a appelé à un nouveau rassemblement ce lundi 10 juin 2013 contre les expulsions et pour un hébergement d’urgence pour une vingtaine de familles mises à la rue.4juinmanifcontreexpulsionlocativeetpourhebergementdurgence 006

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Entretien avec un chômeur : Les bilans de compétence

Tu es sans emploi depuis cet hiver, comment s’est passé ton premier contact avec Pôle emploi ? T’y a-t-on informé de tous tes droits ?

Mon premier contact, comme pour tout chômeur ayant déjà été inscrit au Pôle Emploi dans le passé, s’est déroulé via internet afin d’engager la procédure de réinscription. Une réinscription, plutôt simple en soi, avec un dossier rempli en ligne (ou imprimé) que l’on doit ensuite déposer avec des documents demandés, en général : « Attestation ASSEDIC » fourni par l’employeur, les 12 derniers bulletins de salaire, une copie de carte vitale, une copie de la carte d’identité ou titre de séjour pour les travailleurs étrangers et un RIB.

Ensuite, il y a la prise de rendez-vous, également sur la page web de Pôle Emploi, une fois le dossier rempli. J’ai eu trois dates proposées avec des différentes plages horaires.

Mon tout premier rendez-vous avec ma conseillère a été un vrai fiasco. Au lieu d’une demie heure pour l’inscription, l’entretien s’est étalé sur presque deux heures. En effet, la conseillère en question a été issue de l’ancienne ANPE, donc ses compétences concernaient exclusivement l’aide à la recherche d’emploi et non l’inscription qui a été initialement suivie par des agents d’ASSEDIC. Depuis la création du « guichet unique », les employés des deux administrations se sont retrouvés à effectuer des tâches pour lesquelles ils n’avaient aucune formation ni expérience. Même au bout de 3 ans de l’existence du Pôle Emploi, il est, de toute évidence, fréquent de « tomber » sur un conseiller qui ne maitrise pas toute la démarche imposée par le principe du « guichet unique ». Ce qui était présenté comme une facilité, un progrès, une révolution par le précédent gouvernement s’est avéré être en réalité une machine à gaz dans laquelle ni les employés ni les chômeurs ne se retrouvent : les employés non ou mal formés, les entretiens pour des simples questions administratives comme l’inscription qui s’allongent à l’infini, les dossiers bâclés, les rendez-vous annulés, les logiciels mis à jour continuellement avant que la formation de la version précédente soit fournie… si l’on y rajoute le nombre des personnes à la recherche d’emploi qui augmente, j’ai rapidement compris, par mon expérience, que le Pôle Emploi a beaucoup plus besoin d’aide qu’il ait des capacités réelles à aider qui que ce soit.

Étant donné que la partie de l’entretien réservé à l’inscription a duré trop longtemps, la partie concernant la recherche d’emploi a été tout simplement survolée. Et je précise que c’était justement le domaine de compétence de la conseillère en question, qui avec tous les tracas rencontrés lors de l’inscription, ne me semblait ni motivée ni concentrée pour continuer ce rendez-vous.

Donc, non, je ne pense pas pouvoir dire que j’ai été réellement informé de tous mes droits et de toutes les démarches. La suite de l’entretien s’est limitée à l’essentiel, donc le remplissage automatique du dossier de recherche d’emploi dans le logiciel de Pôle Emploi, histoire de faire une mise à jour du dossier et d’avoir une trace écrite du rendez-vous.

 Tu as vite demandé à faire une formation pour changer d’orientation professionnelle, et là, on va t’envoyer vers une structure extérieure passer des bilans de compétences ?

Oui, la formation a été l’une des solutions que j’avais retenues. J’envisageais effectivement une réorientation professionnelle et j’en ai fait part à ma conseillère.

Il y avait déjà une recherche et un travail effectué en amont, je savais exactement ce que je voulais. Ce dont j’avais besoin étaient plutôt des moyens et une manière pour y arriver, un coup de pouce puisque la motivation a été réelle, sans perdre beaucoup de temps.

Au lieu d’avoir une réponse concrète à mes interrogations, il m’a été tout simplement dit que le Pôle Emploi n’est plus habilité à effectuer les bilans de compétences (je précise : je savais déjà quelle direction je voulais prendre), et j’ai été effectivement envoyé vers une structure extérieure habilitée à faire un bilan de compétences, faire passer des tests et émettre des préconisations… en fonction de mes compétences mais aussi, et surtout !, en fonction du marché d’emploi.

Le passage par ces bilans de compétence t’a-t-il été présenté comme obligatoire pour une demande de formation ?

Cela ne serait pas obligatoire si j’avais effectué les démarches tout seul par mes propres moyens sans en référer au Pôle Emploi. Mais dans le cadre d’un projet personnalisé de recherche d’emploi qui est impératif pour chaque demandeur, selon la conseillère que j’ai rencontrée, toute demande de formation passe par un bilan de compétences d’une durée plus ou moins longue qu’il s’agisse d’une validation des acquis, d’un perfectionnement dans le même métier ou d’une réorientation professionnelle. Et toujours par des organisations extérieures au Pôle Emploi, les « sous-traitants ».

Certains organismes de formation n’acceptent pas de candidature si les « enquêtes-métier », qui font partie du bilan de compétences, ne sont pas effectuées. D’autres exigent même un stage de découverte de deux semaine à deux mois.

Tu connais le statut de cet organisme « sous-traitant » ?

En ce qui concerne l’organisme que j’ai fréquenté, il s’agit d’une association de type loi 1901 à but non lucratif. Mais le secteur n’est pas réservé aux associations. Les organisations privées ainsi que les boites d’intérim peuvent fournir et fournissent le même type de services. Les partenariats passent aussi par des appels d’offre étant donné que ces organismes sont finalement financés par l’Etat en fonction du nombre de candidats accompagnés.

Bon nombre d’associations et d’agences privées ont été montées ces deux-trois dernières années.

En général, ces établissements sont aussi des centres de formation et tout simplement les agences d’accompagnement des chômeurs. Des « pôle-emploi » indépendant financés directement par l’Etat. C’est devenu un secteur d’activité à part entier. Chaque chômeur accompagné est un contrat.

Ces bilans de compétence n’ont pas toujours été externalisés ?

A ma connaissance et selon les dires de ma conseillère, non. Je me rappelle que, lors d’une période de chômage en 2004, ce bilan de compétences m’a été proposé par l’ANPE dans les locaux de l’ANPE et animé par les conseillers de l’ANPE.

A un moment donné, la décision a été prise pour externaliser et sous-traiter ce type de prestations parmi un bon nombre de prestations initialement fournis par l’ANPE et aujourd’hui par les « sous-traitants ». A coté de certains services d’aide aux chômeurs, les conseillers de Pôle Emploi n’interviennent plus dans les entreprises et dans les campagnes de recrutement des entreprises locales comme avant. Cette fonction, anciennement faisant partie de la palette de compétence de l’ANPE, est tout simplement laissée à l’abandon ou plutôt à des prestataires privés.

Quel genre de questions on t’a posé dans ces bilans ?

Mon seul et unique interlocuteur, pour ainsi dire, était un ordinateur ! En effet, les entretiens avec des conseillers se limitent à l’explication de la démarche et, par la suite, l’interprétation des résultats. On est très loin des entretiens avec des « professionnels » susceptibles de repérer les compétences, les motivations et ainsi fixer la démarche à suivre avec un demandeur d’emploi.

Tous les tests se passent sur l’ordinateur et un logiciel spécifique. Il y en avait plusieurs et de différents types. Les tests sur la personnalité, les tests sur les expériences passées et les compétences acquises et les tests sur la recherche réelle et immédiate.

Sans entrer dans les détails et une critique, et il y a de quoi critiquer, je dirai seulement qu’il suffit pour la personne qui passe ces tests de savoir ce qu’il veut et orienter les réponses dans ce sens ce qui « fausse » complètement les résultats. Tout est automatique et il n’ y a absolument aucune objectivité.

Cela ressemble à certains tests psy que l’on peut parfois passer lors des entretiens de recrutement.

Un camarade du BTP me disait récemment que la boîte d’intérim lui avait fait passer des tests où on lui demandait un moment s’il était prêt à travailler de week-end. As-tu eu affaire à du profilage de corvéabilité de ce genre ?

Oui. Que le test concerne la personnalité, l’expérience pro ou la recherche, les questionnaires sont remplis des questions examinant les « limites » d’une personne et ce qu’elle serait prête à « accepter » dans le cadre de son travail : le travail le week-end, la nuit, le mi-temps, les déplacements, le travail physique, l’impact de la vie familiale sur l’emploi et son contraire etc.

Cela va même jusqu’à tester la personnalité par rapport à son environnement : comment se comporte-t-on avec les collègues ? aime-t-on avoir un encadrement direct et présent ? Que fait-on dans le cas d’un conflit entre un collègue et un supérieur ?!

Je regarde les résultats du bilan : des profils pré-établis avec un pourcentage atteint dans chacun d’entre eux. Ça me fait penser aux tests des magazines « féminins ».

J’ai pensé exactement la même chose. Et je crois bien que le principe soit le même. Chaque réponse comporte un nombre de points, positifs et négatifs, le cumule de ces points, indépendamment de la question posée, donne en quelque sorte les « traits de la personnalité » du candidat. Cette personnalité, ainsi que l’expérience pro sont ensuite calquées sur les métiers correspondants relevés par les tests, et on choisi la « formule gagnante ». Et encore, il faut que cette combinaison corresponde à une demande sur le marché du travail, sinon le candidat est renvoyé à la case départ ou est invité à chercher une alternative.

Ces tests réduisent chaque candidat à un pourcentage et un profil type. Ils sont réducteurs.

  Un de ces organismes où tu as passé les bilans fait parler de lui actuellement sur la ville avec la mise en examen de sa directrice. La marchandisation des services, c’est pas comme du profit tiré de la production, c’est un secteur où l’on imagine facilement la possibilité d’abus et de combines ?

La directrice a été même condamnée récemment. J’ai entendu parler de cette affaire lors de mon passage dans cette association. Le personnel a été assez embarrassé par mes questions mais d’après ce que j’ai compris, « trafiquer » les fiches de présence des candidats est assez courant dans le milieu. En l’occurrence, cette ex directrice condamnée le faisait assez régulièrement pour le compte de l’organisation mais aussi pour son compte personnel.

Comme je l’ai dit plus tôt, aujourd’hui, il y a un réel « marché » de l’accompagnement des chômeurs. Chaque chômeur est un contrat. Je n’ai pas trouvé des chiffres exacts mais selon certains sources, UNEDIC verse plus de 2500 € pour un chômeur accompagné auxquels s’ajoutent les primes si la personne retrouve un emploi. Donc le montant touché par ces organismes pour chaque chômeur peut facilement dépasser 4000 € !

On est arrivé à générer le profit sur le dos des chômeurs !

Il y a déjà des abus signaler par le personnel de ces organismes, très largement exploité, : le fait de faire signer à des chômeurs des entretiens qui n’ont jamais eu lieu, le fait d’abandonner les dossiers, un fois la moitié de la subvention de l’état versée, sachant alors que le suivi des chômeurs n’est plus rentable, les fausses fiches de présence pour les séances de bilan de compétences ou de formation etc.

Récemment, il y a eu le cas d’une agence qui s’est montée dans le sud de la France et qui a décroché un contrat avec UNEDIC pour le suivi de 600 candidats. Le problème c’est que cette agence avait seulement deux employés et n’avait même pas de locaux.

Les portes sont donc ouvertes à tout type d’abus.

Finalement où en es tu de ta demande de formation ?

Au même stade qu’il y a plus de 6 mois. Je sais toujours ce que je voudrais faire, et surement pas « grâce » à ce bilan de compétence, mais une fois devant les centres de formation, les portes sont fermées. Pour certaines formations, très utiles avec un réel besoin sur le marché du travail, il n’y a tout simplement pas assez de places vu le nombre de candidats. Donc, on s’inscrit sur les listes d’attente et on attend, ou on cherche une alternative, ou on abandonne complètement le projet.

Néanmoins, avec tout le budget gaspillé dans cette histoire des prestataires externes qui profitent sur le dos des chômeurs, il y a de quoi créer des nouvelles places dans les centres de formation.

Une nouvelle preuve que l’Etat et celles et ceux qui nous gouvernent sont bien loin de nos réalités et nos conditions à nous.

Comme tu dis, en attendant que ton droit à la formation se concrétise enfin après ces bilans inutiles, sauf en tout cas pour les organismes qui les font passer. Merci pour cet entretien et à bientôt.

*

Annexe :

La liste des centres de bilan de compétences doit être disponible auprès des DIRECCTE (Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), sur le site central desquelles on ne l’a pas trouvé, mais où l’on a remarqué la « déclaration d’activités » :

(capture d’écran sur le site de la DIRECCTE : « il n’existe pas d’agrément des prestataires de formation »)

Entretien avec Fabrice sur le surendettement

Dans ton boulot de commercial, tu as été amené à vendre des crédits à des gens. Étais-tu conscient du risque de surendettement pour eux ?

Tout d’abord, pour comprendre le rapport entre le commerce et le financement, je tiens à préciser que je n’ai jamais travaillé auprès d’une banque ou quelconque organisme financier. La mise en place de différentes solutions de financement auprès de mes « clients », que j’ai été amené à faire, représentait une activité annexe. Cette activité annexe, la vente des prêts et des crédits, est devenue incontournable pour chaque commercial, quel que soit son secteur d’activité. Que le vendeur bosse dans un magasin de grande distribution, un magasin spécialisé, un concessionnaire d’automobile, une boite de seconde œuvre, chez un constructeur des maisons individuelles, peu importe, il propose systématiquement les solutions de financement.

Cela s’explique, d’un coté, par l’impossibilité d’exercer une activité commerciale sans avoir des solutions de financement qui vont avec, et de l’autre, par les partenariats très lucratifs pour les entreprises. En clair, les financements permettent de vendre mieux et plus facilement tout en gagnant de l’argent.

De nos jours, un vendeur connaît les solutions financières avant de connaître les produits qu’il est censé vendre. Dans une majeure partie de différentes activités commerciales on ne vend plus l’utilité, la technicité et la qualité des produits mais surtout le financement et la manière d’acquérir ces produits. C’est pour ça que l’on ne vend plus un ordinateur à 600 €, mais à 1€ par jour, on ne vend plus une voiture 15000€, mais plutôt 250 € par mois, on ne vend plus un pavillon à 220 000 € mais on propose de devenir propriétaire pour le montant équivalent à un loyer mensuel… Pratiquement, à l’exception de quelques petits commerces, toute activité commerciale en France tourne autour des solutions de financement, donc des crédits et par conséquent de l’endettement des consommateurs qui peut devenir assez rapidement et très facilement le surendettement.

Bien entendu, mes collègues et moi, et ça doit être pareil pour la plupart des commerciaux, on n’accordait pas les différents crédits sans quelques vérifications au préalable comme les revenues du foyer et les emprunts en cours. Cela permet de calculer les taux d’endettement, mais pas forcement pour protéger le client de surendettement ! C’est surtout pour voir de quelle manière le mieux exploiter son taux de solvabilité. On ne demande plus de quel montant le client dispose à un moment donné, mais de quel montant il pourrait disposer sur une période donnée. Si le client n’est pas capable de financer un achat de 5 000 € dans l’immédiat, on peut toujours faire en sorte qu’il soit capable de financer 100€ par mois pendant 5 ans .

Le fameux taux d’endettement de « 33% », par rapport aux revenus, n’est que théorique car on le contourne assez facilement et assez souvent. Lors de mon expérience dans la promotion immobilière, j’ai connu des personnes qui sont devenues propriétaires de leur logement en s’endettant lourdement avec des mensualités qui dépassaient largement ces « 33% ». Parce que les vendeurs, y compris moi, et leurs partenaires, les banques, considéraient que ces dossiers ne représentaient aucun risque particulier au moment de la souscription. Dans ce cas de figure, ces ménages n’ont plus aucun droit aux écarts dans la gestion de leur budget. Et il suffit d’un petit événement qui augmenterait les charges de la vie quotidienne : une augmentation de prix de carburant, une naissance, un changement de la situation professionnelle, une voiture qui tombe en panne, pour que ces ménages se retrouvent dans une situation de surendettement réel.

Je n’ai jamais pris en considération ces éventuels aléas de la vie dans le montage des dossiers de financement, parce que ni le cadre juridique ni l’organisme de financement ne le demandent. Le client tient à acquérir le produit en question et est souvent assez réceptif à ce type de montage financier malgré les taux d’intérêt assez élevés et la dangerosité d’un tel engagement.

En tant que commercial, je n’ai pas forcement été conscient de tous ces risques au début de ma carrière. Je le suis devenu en cours de la route en entrant en contact avec les situations concrètes. Avec de l’expérience. Même s’il est vrai aussi que mes activités bénévoles dans différentes associations m’ont permis de me rendre beaucoup plus facilement compte des dégâts que le crédit à la consommation, mais pas seulement, laisse derrière lui. C’est plutôt ça qui m’a amené à me poser des questions sur ce sujet.

Est-ce que pour les collègues, c’est un sujet de discussion, de souffrance, ou c’est totalement mis de côté ?

Il faut savoir que pour un commercial au moment où il fait souscrire un emprunt à son client, la solution de financement proposée correspond à la situation de ce client. Du point de vu de commercial, là, il s’agit bien d’une solution de financement qu’il apporte à son client et que le client accepte. Ce qui peut arriver par la suite, de quelle manière le client va gérer ses comptes, faire face aux imprévus etc. cela relève des suppositions et non des faits réels au moment de signature. Donc cela n’est plus le « souci » d’un vendeur. C’est de la responsabilité de client. Et en général, le commercial n’en est même pas au courant.

Je n’essaye pas de défendre les commerciaux, j’essaye juste d’expliquer d’une manière objective un raisonnement habituel d’un vendeur. Le commercial est conditionné pour ce type de pragmatisme et de relativisme dès le début. Lors de sa formation, déjà.

On lui apprend de l’empathie pour pouvoir « vendre bien » et surtout on lui apprend de ne pas tomber dans la compassion pour pouvoir « vendre le plus longtemps possible ».

Néanmoins, un commercial est un humain et n’agit pas comme une machine même si ça réussi plutôt bien à certains. La plupart des commerciaux expérimentés sont complètement conscients des dangers qu’ils font courir à leur client et peuvent réagir de différentes manières. Certains en parlent, d’autres préfèrent se taire quand il s’agit de ces sujets là. Mais tous essayent de passer outre en faisant appel à une certaine fatalité en se disant que si ce n’était pas eux, quelqu’un d’autre l’aurait fait. Ce qui est d’ailleurs vrai. Les vendeurs sont des travailleurs comme tous les autres. D’ailleurs, certains se retrouvent dans les situations de surendettement eux même. Ils n’ont pas mis en place le système, ils en font partie. Ils ne peuvent le changer, à aucun niveau, ils peuvent seulement le réfuter en remettant en question leur continuation dans le secteur commercial.

Généralement, lorsqu’un commercial commence à avoir un souci avec ce sujet, s’il hésite, s’il se remet en question, cela est immédiatement visible sur ses résultats. Donc, soit il démissionne, soit il est licencié.

J’ai eu des collègues qui ont effectivement quitté le secteur commercial justement parce qu’ils ne croyaient plus en ce qu’ils faisaient.

Le management est très soucieux du fait que rien ne perturbe la Force de Vente, sa cohésion et sa dynamique. Les éléments perturbateurs sont rapidement écartés d’une manière ou l’autre.

Quelles étaient les consignes de l‘entreprises, des managers, sur ce sujet ?

Mon expérience commerciale la plus significative était dans la promotion immobilière. J’ai été même amené, à la demande de direction, à conclure des partenariats avec des agences bancaires locales autour des programmes immobiliers dont je m’occupais. C’était une tache importante. Parce que comme je le disais, aujourd’hui il n’est plus possible de vendre un produit sans proposer des modes de financement adéquats qui vont avec. C’est la raison pour laquelle, quel que soit le secteur d’activité, les entreprises ont des contrats, exclusifs ou pas, avec des banques ou autres organismes financiers, au niveau national ou au niveau local. En mettant les organismes financiers en concurrence, les taux baissent et les commissions augmentent. Ça permet aux entreprises de proposer les financements attractifs à leurs clients et en même temps toucher les commissions sur les crédits vendus. Les entreprises sont doublement gagnantes. C’est la raison pour laquelle un soin particulier est apporté à la formation des commerciaux sur des questions financières. Le volet financier fait partie de chaque phase « découverte client » et de toute argumentation commerciale. Tout cela dans le but d’apporter des outils efficaces aux commerciaux, d’augmenter les ventes et donc les bénéfices de l’entreprise.

J’ai régulièrement vu les notes internes annonçant un nouveau contrat avec une banque, un nouveau taux « très attractif » pour nos clients, un challenge sur la vente de produits de tel ou tel organisme de financement etc. Par contre, je n’ai jamais vu une consigne nous demandant de faire attention aux taux d’endettement de nos clients !

Bien au contraire. Si jamais je mettais dans mon compte rendu après le rendez-vous avec un client qu’il n’était pas solvable et de ce fait je fermais son dossier, ce dossier partait directement au service financier du promoteur où il était réexaminé par une armée de comptables et immédiatement transmis à un autre commercial, un collègue, pour que le client soit relancé avec une autre solution de financement.

La priorité est la vente, et non la vie des personnes.

Est-ce que pour l’entreprise, le plus important, c’est de vendre un produit ou de placer un crédit ?

Le financement est une aide à la vente. Ce qui est le plus important pour l’entreprise c’est que la vente réussisse. Que cette vente soit accompagnée d’un crédit ou pas, ce n’est pas si important en soi.

Aujourd’hui, vu le niveau des prix d’un coté et des revenus de l’autre, pour les achats d’un certain montant, les deux vont ensemble.

Le financement est aussi devenu un outil marketing efficace. Les mensualités permettent de « dédramatiser le prix » du produit. Il est toujours beaucoup plus facile d’attirer un client en proposant une voiture à 199 € par mois qu’avec un prix de 15000 €. Cela marche avec tout type de produits. Il suffit de regarder les panneaux publicitaires, les pubs à la télé, les prospectus que l’on reçoit dans les boites à lettre… Tout tourne autour de financement.

Comment verrais tu la lutte contre le surendettement ?

Le surendettement est directement lié à la notion de l’endettement. On ne peut pas lutter contre si l’on ne règle pas le souci d’endettement qui crée les conditions favorables pour le surendettement. Et l’endettement ne peut être réglé qu’en permettant aux gens de vivre d’une manière décente sans avoir recours aux emprunts.

Le surendettement était un choix politique conscient et volontaire. Si aujourd’hui on parle autant de surendettement, si le nombre de dossier de surendettement a explosé les dernières années, c’est parce que justement tout a été mis en œuvre pour endetter les consommateurs. Tout a été fait pour permettre le développement des organismes de financement et l’accès des particuliers à ces financements sans aucun contrôle, aucune régulation. Tout pour consommer toujours davantage et surtout en période de crise où le prix des produits n’arrête pas d’augmenter et les revenues des foyers stagnent, voir diminuent.

Afin de se démarquer de ses adversaires et surtout ne pas prôner « la relance par la consommation » défendue par les autres, l’un des candidats à la présidentielle a déclaré lors de sa campagne il y a un peu plus de 5 ans : « La France est trop endettée, les Français pas assez. ». Quelques mois après cette déclaration, passée presque inaperçue, il a été élu président de la république. Et les financiers et les agences commerciales ont reçu le feu vert pour inonder le marché avec les crédits de toutes sortes et de cette manière créer un pouvoir d’achat complètement artificiel pour les ménages qui à défaut des revenus corrects et afin de pouvoir subvenir à leur besoin n’avaient d’autres choix que de s’endetter. Le secteur commercial a reçu le feu vert de vendre en jouant, non sur l’économie des travailleurs, mais sur leur capacité d’endettement.

La vie même de ces personnes a été mise en danger volontairement. Les drames provoqués par les cas d’endettement excessif ont été créés par une volonté politique claire. Le système capitaliste a continué à fonctionner grâce aux dettes des particuliers et le prix de ce fonctionnement a été payé et continue à être payé et lourdement payé par des travailleurs, des précaires, des chômeurs etc.

Pour moi, aujourd’hui, la seule solution juste pour mettre fin au surendettement est l’annulation pure et simple de toutes les dettes. Tout cela accompagné d’une augmentation de salaires immédiate et la mise en place des prêts à taux zéro pour tout projet qui concerne l’amélioration de l’habitat, le logement, le transport, l’équipement domestique etc afin de permettre une vie descente à tous les travailleurs, de leur permettre la possibilité d’acquérir les produits et services dont ils ont besoin sans s’endetter, et éviter les situations d’endettement excessif.

Chronique des nuits ordinaires des étrangers à Caen

J’aurais bien aimé que la chronique des nuits des étrangers à Caen se limite à une soirée ERASMUS, avec toute son innocence, un peu de bon son et beaucoup de sourires, mais la réalité pour la majorité des étrangers sur Caen est tout autre.

Comme pour beaucoup d’étrangers qui doivent renouveler leur carte de résident ou de séjour, mon premier réflexe était de faire travailler Google. J’ai essayé tous les mots clés possibles, j’ai visité tous les sites gouvernementaux, le site de la préfecture, le site de l’OFPRA… Rien. Pas une seule information suffisamment claire concernant la démarche et les documents nécessaires pour le renouvellement. Bien entendu, les forums sont très fournis en informations, assez contradictoires et donc peu crédibles. J’ai essayé la plateforme téléphonique du service étranger de la préfecture du Calvados, normalement joignable tous les jours. Je l’ai essayé une centaine de fois. La réponse a été toujours la même :  « En raison d’une forte influence, le personnel du service étranger ne peut pas vous répondre pour l’instant ». Et cet instant fut bien long.

Il était évident que, même pour avoir une simple information, il fallait se déplacer directement à la préfecture au service des étrangers ouvert selon les infos du lundi au vendredi avec une pause entre midi et 14 h. Mais à mon premier déplacement, un après midi, on m’a informé que l’après midi c’était seulement sur RDV et réservé exclusivement aux étudiants en m’invitant de revenir le matin et si possible « plus tôt dans la matinée » car parfois « il y a du monde ». Ce qui m’a laissé assez perplexe mais j’étais loin de m’imaginer ce que voulait réellement dire ce « plus tôt  dans la matinée ».

Le premier matin je suis arrivé vers 8h du matin. Suffisamment tôt ? Pas vraiment, selon la notion du temps imposée par la préfecture de Caen. Avec une centaine de personnes devant moi et seulement une cinquantaine de tickets distribués par la préfecture, pour accéder aux guichets, il fallait venir dans la nuit et faire la queue une bonne partie de la nuit. Ce que j’ai fait les jours suivants. Conscient que ça ne sera si facile comme je l’ai pensé, j’ai annulé tous mes autres rendez-vous. J’ai pu le faire. Mais je me demandais comment font les gens qui ne pouvaient pas ? Prennent-ils des congés juste pour pouvoir avoir une simple information auprès de cette administration de la honte ? Et les enfants, que fait-on avec ? La veille j’ai vu une dizaine de gosses. J’ai vu une femme avec un bébé dans ses bras arrivée sur place à 7h du matin et qui, après 2h d’attente à –10°C, était obligée de repartir pour surement repasser par la même galère le lendemain ou un autre jour, car elle DOIT passer par là.

« Je viens dans la nuit, vers minuit/une heure du matin, parfois avant. Je me gare un peu plus loin, là bas. Je peux voir la préfecture de là. Parfois il n’y a pas de place, donc j’attends. Je dors un peu dans ma voiture mais pas beaucoup, je dois surveiller. Quand les gens arrivent, j’y vais, moi aussi. Sinon, je ne peux pas entrer ! Parfois c’est ma femme qui attend, parfois moi, parfois ensemble ! Avant ma fille (elle a 7 ans) venait avec nous mais depuis une voisine la garde. Heureusement !» me raconte Ahmed que j’ai rencontré ce matin là. Cette fois ci, il était là à 5h du matin juste pour récupérer un formulaire. Il est habitué des lieux. « Avant c’était pire. C’est un peu mieux maintenant parce qu’il y avait des manifestations et des journalistes aussi. Avant, il y avait des bandes qui venaient et menaçaient des gens et ils prenaient tout de suite les premières places. Ou ils donnaient ces places à des gens qu’ils connaissaient. Ils faisaient des listes. Il y avait même des bagarres dans la nuit et même à l’intérieur des bureaux ! Maintenant, c’est mieux. On doit beaucoup attendre mais on est beaucoup plus tranquille. Et il y a moins de gens ! C’est parce qu’il fait froid.»
Les améliorations intervenues les dernières semaines ont été minimes, il faut le dire. Quand on oblige des gens d’attendre à l’extérieur, à –15°C, une bonne partie de la nuit, on ne peut pas parler des améliorations.

« Surtout, les photos, tu les fais à la cabine à la mairie ou chez un vrai photographe. On a refusé 4 fois mon dossier juste à cause des photos. 4 fois juste pour les photos  ! Et ça arrive tout le temps à tout le monde ! » témoigne l’une des celles qui a du attendre des heures, la nuit, les matinées entières, pour qu’on lui refuse le dossier sous prétexte que ses photos ne sont pas conformes au règlement même si elle les a faites dans un photomaton dit homologué. L’ironie du sort, ces photos sont refusées par la même institution qui homologue les photomatons. L’Etat.

« Dès qu’on avait la possibilité de partir de la région parisienne, on est parti et on est allé d’abord au Mans, puis à Caen. Au moins, c’est une petite ville, tout est plus facile. Pas comme dans la région parisienne. Mais maintenant ici ça devient pareil comme dans la région parisienne. Je n’aurais jamais cru ! et pourtant on n’est pas plus nombreux. Dans notre foyer, c’est le même nombre de personnes, mais on nous contrôle beaucoup plus, ils regardent ce qu’on a, ce qu’on a pas. Je ne te raconte même pas ce qu’il y a comme histoires et ce qu’on vit comme humiliation. Et à la rue, même à Paris, les policiers ne me contrôlaient pas autant. Ici, on nous garde comme des animaux dehors toute la nuit, ou même à l’intérieur, tu as vu ! J’attends toute la nuit et à l’intérieur on me parle comme si j’étais un animal, même pour une simple information, je ne leur demande rien de plus moi. Je ne sais pas ce qui se passe et ce qu’ils veulent. Je ne comprends plus rien. Je suis dégouté.» raconte Ibrahim, d’une voix très basse comme s’il craignait d’en dire trop. En effet, cette nuit là, il est venu avec sa femme et sa fille (son fils est resté chez des amis car il devait aller à l’école le lendemain) qui attendaient dans la voiture, un peu plus loin. Il comptait aller les chercher avant l’ouverture.

Le temps passait lentement. Plus de quatre heures se sont écoulées depuis mon arrivée. Le froid a du décourager beaucoup de gens cette nuit là, car on était une cinquantaine. Il était 8h quand Ibrahim est parti chercher sa petite famille. D’autres ont fait pareil. Il y avait une vingtaine personnes qui ont pris leur place dans la queue, majoritairement les enfants, les femmes et personnes âgées qui attendaient dans la voiture pendant qu’un membre de famille faisait la queue. Vers 8h30, un groupe de 7 jeunes hommes a débarqué et a remonté la queue pour prendre place juste devant la porte. Ahmed m’a tiré par la manche .« Tu vois, personne ne dit rien. Ils ont peur. Et c’est pas à nous de dire quoique ce soit. C’est aux gens de la Préfecture. Ils savent tout ça, ils connaissent la situation. Ils veulent qu’il y ait des problèmes et qu’on se dispute entre nous. Ca les arrange, les étrangers sauvages qui savent même pas attendre tranquillement. Laisse, on va pouvoir passer aujourd’hui et c’est presque fini. Laisse. »

Pendant ce temps là, les employés de la préfecture arrivaient, en ignorant ou en faisant semblant d’ignorer le drame humain qui se déroulait devant leurs yeux. Même les enfants n’avaient pas le droit à un regard ou un sourire. Un « Bonjour » c’était déjà trop pour eux.
A 8h40, comme les jours précédents, les flics sont arrivés. En frottant les yeux, le cou, en baillant, en s ‘étirant… comme s’ils voulaient faire comprendre que, eux, ils ont dormi cette nuit, qu’ils viennent de se réveiller et qu’il ne fallait surtout pas les embêter. Ils se racontaient leur soirée, en rigolant, juste à coté des enfants à moitié endormis qui ont passé une bonne partie de la nuit dans le froid, dehors.

La pitoyable ironie. Un lamentable théâtre de rue.

Je n’ai pas trop regardé derrière moi cette fois ci, j’ai été déjà assez dégouté par le show qui m’était servi. Mais je crois bien qu’on a tous réussi à entrer et avoir un ticket. On était entassé dans la salle, mais au moins il faisait beaucoup moins froid. Les enfants se réveillaient, leurs parents avaient du mal à les tenir tranquilles sous le regard sévère de certains employés de la préfecture qui étaient visiblement agacés par le bruit et les agissements des gosses. L’attente continuait. La tension aussi. Trois guichets étaient ouverts dans un premier temps. Une heure et demie plus tard, seulement deux ont continué. La fatigue se lisait sur les visages. Même Ahmed et Ibrahim ne disaient plus rien. Ils sont passés avant moi. Ahmed a réussi à récupérer le formulaire dont ils avaient besoin. Tout de suite après, une employée est sortie du bureau et a remis une pile de ces formulaires dans la chemise vide dans l’entrée. Le dossier d’Ibrahim, par contre, a été refusé, car il manquait la copie d’un document. Il avait bien l’original.
« Non, monsieur, on ne fait pas de copies ici. Il vous est bien signalé qu’il faut des copies pour tous les documents. Revenez demain. » La femme au guichet a rappelé le numéro suivant avant même que Ibrahim, sa femme et sa petite fille quittent les chaises devant le guichet, dépités. Ils feront cette copie aujourd’hui et passeront encore une nuit devant la préfecture de Caen.

Ils sont partis et le « numéro » suivant a pris leur place. Il aura peut-être plus de chance.

Les Prud’hommes dans la lutte quotidienne des travailleurs

– Pascal, tu est délégué syndical dans le secteur social. Est-ce que tu as fréquemment recours aux prudhommes dans ton activité ?

– Effectivement, je suis délégué du personnel et délégué syndical CGT à l’ADDSEA, structure du secteur social de près de 500 salarié(e)s dans le département du Doubs. Le recours aux prud’hommes ou la menace d’y recourir, que ce soit pour les collègues de la boîte ou parfois pour des salarié(e)s d’autres secteurs d’activité, est un moyen utile et efficace pour se défendre.

– Est-ce que pour toi, le recours aux prudhommes est une alternative aux luttes sociales, ou au contraire est-ce qu’il joue un rôle complémentaire ?

– Je ne pense pas qu’il faille opposer recours aux prud’hommes et luttes sociales, le recours aux prud’hommes est, à mon avis, une des armes que l’on peut utiliser dans la lutte des classes quotidienne. Et si, juridiquement, les prud’hommes se penchent sur les litiges individuels entre salariés et patrons, une méthode fréquemment utilisée dans la lutte syndicale, c’est le recours collectif aux prud’hommes, c’est-à-dire lorsque plusieurs salariés déposent des dossiers individuels pour poser le même problème. C’est une méthode qui a été utilisée à l’ADDSEA comme dans de nombreuses autres boîtes.

Chez nous, la question était celle du passage aux 35 heures. Pour résumer, lors de la loi sur les 35 heures, la direction générale avait considéré que comme la convention collective nous donne des jours de congés annuels supplémentaires, on était déjà quasiment aux 35 heures. On a donc, comme tous les salariés, payer les 35 heures (gel des salaires, suspension du supplément familial, annualisation, etc.), tout en continuant à travailler 39 heures hebdomadaires. Au départ, on était une quarantaine (appelés les « 40 voleurs » par la direction) à avoir entamé une démarche aux prud’hommes pour réclamer le paiement de 4 heures supplémentaires par semaine. Et il se trouve qu’on a gagné et que la cour de cassation nous a aussi donné raison. Cette victoire, devant la cour de cassation, a galvanisé les salarié(e)s de la boîte. C’était la preuve qu’on pouvait gagner face à une direction générale alors tyrannique, et c’est ce qui a permis ensuite des mobilisations collectives, avec des journées de grève, des manifestations, l’investissement par plusieurs centaines de salarié(e)s d’une AG du Conseil d’Administration, etc. Et parallèlement à ces actions, des dossiers aux prud’hommes ont également été déposés, mais cette fois c’étaient 180 dossiers, réclamant à chaque fois le paiement de 4 heures supplémentaires par semaine sur les cinq dernières années. Le conseil d’administration et les financeurs ont fini par capituler. A la fin de l’année scolaire 2007-2008, le directeur général partait (avec un parachute doré), en septembre 2008, une direction générale par intérim versait à l’ensemble des salariés le passif dû (les quatre heures supplémentaires hebdomadaires sur cinq ans) et ouvrait des négociations sur la réduction du temps de travail, permettant quelques créations de postes (à mon avis largement insuffisantes). Ajoutons, qu’en plus, de peur de faire face à de nouveaux contentieux et aux frais que cela lui coûteraient, on a aussi obtenu pour les salariés travaillant en internat la fin du « forfait nuit » (une nuit de 22 h 30 à 6 h 30 était comptabilisée comme trois heures de travail effectif) pour passer au principe « une heure de présence = une heure de travail effectif », et que c’est aussi à la rentrée 2008 qu’enfin un CHSCT était mis en place au niveau de l’ADDSEA. Là, tu vois un bel exemple de lien entre la saisine du conseil des prud’hommes et la lutte collective des salarié(e)s, où la victoire aux prud’hommes d’une minorité de salariés dans un premier temps aide à la mobilisation et où ensuite le dépôt de nombreux dossiers ajoute au rapport de force.

Mais même quand tu prépares et défends un dossier individuel, c’est toujours, à mon avis, à travers un dossier l’intérêt collectif des travailleuses et des travailleurs que tu défends. Pour te donner un exemple concret, je suis sur un dossier pour obtenir des dommages et intérêts pour un ancien salarié précaire qui a dû attendre quatre mois pour obtenir son attestation ASSEDIC. Déjà, ce n’est que lorsque nous avions saisi le conseil des prud’hommes en référé qu’enfin le salarié a eu son attestation. Je te laisse imaginer l’importance que c’est d’avoir enfin une attestation ASSEDIC. Parce que sans cette attestation, un travailleur au chômage ne peut pas avoir son allocation-chômage. Et maintenant, si on gagne sur des dommages et intérêts, ce sera bien sûr une victoire pour le salarié en question, mais aussi pour tous les salariés de la boîte, parce que la direction fera bien attention la prochaine fois. Et puis, il faut ajouter les menaces de déposer un dossier prud’hommes, qui parfois permettent de résoudre un problème, et à mon avis d’autant plus quand tu as déjà saisi les prud’hommes sur d’autres questions.

– Pour toi, est-ce que le fait de rendre les prudhommes payants inciterait les salariés à moins y avoir recours ?

– Bien sûr ! Je t’ai donné l’exemple de la demande d’une attestation ASSEDIC, lorsque un salarié va devant les prud’hommes pour ça, ça veut dire qu’il n’a aucun revenu. Il y a aussi des salariés qui saisissent les prud’hommes pour des salaires non-payés. Et puis, il faut voir comment vivent de nombreux salariés aujourd’hui, parfois sous le seuil de pauvreté ou juste au-dessus, où chaque euro compte dans le budget du mois. Et c’est 35 euros aujourd’hui, mais une fois le principe de gratuité remis en cause, comme tout augmente (sauf nos salaires), cette somme aussi va augmenter. Et déjà aujourd’hui, pour faire un dossier, tu as des frais annexes, comme les photocopies, ou même les transports. Avec la réforme de la carte prud’homale, 34 départements ne comptent plus qu’un seul conseil de prud’hommes, contre 21 auparavant. J’ai déjà vu aussi des situations où, après avoir gagné aux prud’hommes, le salarié doit trouver un huissier pour faire appliquer la décision, etc. Bien sûr, en cas de victoire, on peut toujours demander de faire payer le patron avec l’article 700, mais, même si tu peux être très optimiste sur un dossier, il n’y a jamais de victoire sûre à 100%.

Il est précisé dans la loi que « la contribution pour l’aide juridique n’est pas due par les personnes bénéficiaires de l’aide juridictionnelle », mais ça veut dire qu’il faut déjà faire une demande d’aide juridictionnelle avant de saisir le conseil des prud’hommes. Imagine ce que ça veut dire pour des questions urgentes comme le paiement de salaires ou l’obtention de l’attestation ASSEDIC ! De façon générale, plus une procédure est longue et/ou chère et plus les salariés sont découragés de l’utiliser.