Une nouvelle organisation, 100% communiste 0% nationaliste

Entretien avec Nicolas Dessaux

Un nouveau groupe politique a été créé en 2010, l’Initiative communiste-ouvrière. Les échanges depuis un an et demi avec d’autres camarades sur le terrain ont vu se répéter plusieurs questions autour de ce qui peut ou doit être envisagé en terme de construction organisationnelle. Je voudrais essayer avec toi d’avancer sur quelques-unes de ces questions : comment on s’y prend, comment on s’organise.

Une nouvelle organisation

D’abord, pourquoi y a-t-il eu nécessité de construire une nouvelle organisation ?

Nicolas Dessaux. – Le choix de créer une nouvelle organisation sur la base du communisme-ouvrier a pris plusieurs années à mûrir, en gros de 2003 à 2010. La question s’est posée à plusieurs reprises durant cette période, mais il fallait qu’une équipe militante parvienne à se convaincre que c’était à la fois nécessaire et possible ; il fallait oser se lancer.

Le point de départ, c’est le constat, partagé par les fondateurs, que l’extrême-gauche francophone, qu’elle soit « marxiste » ou « anarchiste », était souvent ambiguë sur deux questions centrales et complémentaires : peut-on sacrifier le mouvement ouvrier à une stratégie « anti-impérialiste » ? Peut-on revendiquer l’égalité hommes-femmes « ici », et la tenir pour secondaire « là-bas » ? La guerre et l’occupation en Afghanistan, puis en Irak, posaient ces questions de manière aiguë. Qui soutient-on ? dans quel camp sommes-nous ? Y-a-t-il un « ennemi principal », représenté par les USA, qui autoriserait à soutenir indistinctement tous ses adversaires en mettant nos principes essentiels de côté ? Peut-on soutenir les forces les plus réactionnaires de la planète et renier nos idéaux au nom d’un cynisme stratégique ? Ce ne sont pas des questions théoriques, mais éminemment pratiques : sur cette base, Solidarité Irak a été fondée pour venir en aide au mouvement ouvrier et féministe irakien, par exemple.

Voilà les questions que nous nous sommes posés, sous la contrainte de l’évolution du monde actuel. Certes, il existait dans la gauche communiste, ce qu’on appelle « ultragauche » même si le terme à dévié de sens ces dernières années, une réponse de principe claire sur ce sujet, même si la question de l’égalité hommes-femmes est très secondaire dans ce milieu. Mais de toute façon, son hostilité au travail militant et son replis sur soi ne lui permettait pas de répondre de façon concrète, pratique, à ces questions en dehors de la sphère idéologique. La rencontre avec le communisme-ouvrier, avec les militants communistes-ouvriers d’Irak et d’Iran, ouvrait de toutes autres perspectives : un courant clair sur ces questions, solidement implanté, ouvert et dynamique, avec une base ouvrière, des organisations, des campagnes, des personnalités. Son développement visible ces dix dernières années en témoigne.

Une organisation 100% communiste, 0% nationaliste

Un fois le contact établi, le travail de solidarité amorcé, ces questions en ont engendré de nombreuses autres. Elles permettaient de poser les bases d’une critique globale de l’extrême-gauche existante. Dès lors qu’on cesse de poser le problème en termes d’erreurs, de déviations, d’incompréhensions, et que l’on cherche à comprendre le sens profond du soutien apporté par les gauchistes à leurs ennemis, la perspective change brutalement. On découvre à quel pont l’emprise néfaste du nationalisme, du stalinisme, a imprégné très au-delà de ses frontières officielles, jusqu’à ceux qui pensent en être les meilleurs adversaires. Cet angle de vue permettait d’analyser et de critiquer l’extrême-gauche dans son ensemble. C’est ce que j’ai voulu souligner dans notre précédent entretien : on peut expliquer les prises de position de ces groupes en fonction de la proportion relative de communisme et de nationalisme dans leur discours. Il fallait une organisation 100% communiste, 0% nationaliste, ouverte sur la société et lancée dans la bataille pour tracer une ligne de démarcation claire.

Et pourquoi « Initiative » ?

N. D. – Choisir un nom d’organisation est toujours un moment délicat. Dès lors qu’on a une conception précise de ce dont il s’agit, on ne se proclame pas « parti » de but en blanc, si on a pas fait le travail préalable nécessaire pour en constituer un. C’est un objectif à atteindre rapidement, mais ce n’est pas encore le cas. La première rencontre du long processus qui a mené à la création d’ICO, en 2007, était intitulée « Pour une initiative communiste en Europe », et rassemblait des militants de différents horizons, dont les communistes-ouvriers. « Initiative » exprime assez bien l’idée principale : être un point de départ pour le regroupement des militants communistes-ouvriers en Europe francophone, pour poser les bases d’un parti communistes-ouvrier. Cela exprime aussi une vertu que nous devons développer, qui est l’esprit d’initiative. Nous partons à l’offensive dans la guerre de classe, nous avons suffisamment dit et répété que nous ne voulions plus d’une ligne purement défensive face au attaques du patronat. Pour cela, l’esprit d’initiative est important, pour définir des angles d’attaques, pour se lancer dans la bataille. Mais ça n’est qu’une étape pour fonder un véritable parti, au sens où nous l’entendons.

Je voudrai que tu précises l’aspect « pourquoi comme ça ? pour aller où ? » car, alors même qu’ICO venait de naître, nous étions déjà interrogés sur une méthodologie de la construction d’un parti : comment allions-nous nous dépasser nous-mêmes ?

N.D. – « Pourquoi comme ça ? » Je crois que le point de départ est simple : les idées, aussi bonne soient-elles, n’existent que parce que des êtres humains les partagent, les font connaitre et se battent pour elles. Pour cela, il faut se regrouper, se coordonner, se fixer des objectifs, et c’est le rôle de l’organisation. Dès lors qu’on mène un travail collectif, on est de fait une organisation. Mais l’afficher clairement, cela permet d’ouvrir les portes, de dire : voilà notre organisation, voilà nos idées, voila nos pratiques, vous pouvez nous rejoindre. C’est toujours la base minimale, mais nécessaire que de fournir un cadre de travail que d’autres puissent rejoindre.

« Pour aller où ? » La réponse est dans ta question : vers un parti communiste-ouvrier, et au-delà, vers le communisme. C’était une interrogation saine et ça l’est toujours, que de se demander comment construire le parti. Si nous créons une organisation, c’est pour qu’elle grandisse et qu’elle se transforme en un véritable parti. Cela vaut le coup de se pencher sur ce que, dans le communisme-ouvrier, on appelle un parti. Mansoor Hekmat a consacré à ce sujet plusieurs textes importants, dont « parti et société », qui traite précisément de ces questions. Je n’aime pas truffer les textes de citations, mais plutôt que de le paraphraser, voilà ce qu’il dit : « Un parti n’est pas avant tout un groupe ou une organisation politique et intellectuelle qui atteint quantitativement un certain niveau de croissance. Un parti, c’est une organisation qui est entrée dans la bataille pour le pouvoir, qui est entré dans le champ politique à l’échelle sociale. » Les deux aspects sont fortement liés : pour construire le parti, il faut et nous devons attirer de nouveaux membres, faire en sorte que les sympathisants adhèrent et militent, faire connaitre nos idées et nos actions, mais ça ne suffit pas à faire un parti.

Le point de départ d’ICO a été une clarification politique, dans une situation donnée, sur des questions théoriques et pratiques. c’est ce qui fonde nos distinctions, nos différences avec l’extrême-gauche existante. Pour aller au delà, il faut s’adresser, non à l’extrême-gauche, mais à l’ensemble des travailleurs. Ça, je crois que nous ne le faisons pas, ou pas assez. Ce n’est pas une question de diffusion, même si c’est un aspect, mais de savoir à quelles questions nous répondons. Pour l’instant, nous répondons aux questions de militants écœurés par l’extrême-gauche existante, mais il suffit de regarder la campagne présidentielle qui vient de s‘écouler : qu’avions nous à dire sur les grands thèmes de campagne ? Que répondions nous aux propositions des candidats ? Que est le point de vue des communistes-ouvriers sur leurs programmes ? Ce n’est par ce que nous ne participons aux élections, que nous ne devons pas nous prononcer là dessus. Nous n’avons pas mené ce travail de manière systématique. Répondre aux grandes questions de la société, c’est l’un des leviers essentiels. C’est un exemple du travail militant qui nous attends. Si nous en savons pas faire ça, comment bâtir un parti révolutionnaire ?

Faut-il privilégier les rapprochements avec d’autres groupes existants, et sur quelles bases ?

N.D. – Rechercher le rapprochement quand c’est possible, oui. Privilégier cette solution pour construire une organisation, certainement pas. Nous ne sommes plus, en France, en Belgique ou en Suisse, à l’époque des partis de masse. Même si les grands partis de gauche regroupent toujours un nombre substantiel d’adhérents, ils n’ont plus un rôle hégémonique dans la classe ouvrière, quand il se souviennent encore de son existence. Il ne va de même des syndicats, quand on songe que la CGT a eu jusqu’à cinq millions d’adhérents et qu’elle est aujourd’hui aux alentours de 700 000. Il existe une masse immense de gens, de travailleurs, de chômeurs, qui pensent à gauche, qui aiment l’égalité et la liberté, qui aimeraient voir ce monde changer, mais qui n’adhérent pas pour autant à un parti politique. Ce sont ces gens que nous devons convaincre en priorité. C’est la meilleure façon de ne pas sombrer rapidement en secte politique sclérosée.

Notre point de départ, c’est la critique de l’extrême-gauche existante. Allons nous, comme ça se faisait dans les années 70, entreprendre de vastes débats contradictoires dans le but de convaincre ces organisations de changer leur ligne, de les mettre face à leurs contradictions, de noircir des milliers de pages de bulletins de discussion sans que l’un ou l’autre cède d’un pouce ? Voilà des années que nous avons publiés des articles sur ces contradictions, dans la presse militante. Nous continuerons sans doute à la faire, puisqu’on nous y invite assez volontiers. Cela a permis à quelques militants de clarifier leurs idées sur certains sujets, notamment sur l’anti-impérialisme, qui a été notre premier angle d’attaque. Mais, à quoi bon convaincre les gens si nous ne leurs proposons pas de se regrouper, de lutter ensemble ? Les effets de notre critique ne se feront réellement sentir que lorsque nous aurons montrés notre capacité à organiser le combat. Si nous montrons que nous pouvons regrouper des militants nouveaux, organiser des luttes, alors, des militants ou des groupes qui nous observent avec sympathie, mais avec distance, nous rejoindront. Sinon, ils n’auront aucune raison de le faire.

Faut-il viser avant tout le développement d’ICO elle-même ?

N.D. – C’est la définition même d’une organisation politique. Une revue peut se contenter de fonctionner avec son noyau fondateur, quitte à s’adjoindre de temps à autre un nouveau collaborateur. Un collectif local peut fonctionner avec un noyau militant et une participation fluctuante. Une organisation politique vise la transformation de la société, quelque soit son programme et ses objectifs. Pour cela, il faut convaincre, convaincre et encore convaincre, étendre son influence sociale, jusqu’à apparaître effectivement comme une solution possible au problèmes de la société. Pour cela, il faut être nombreux, de plus en plus nombreux.

La timidité dans le recrutement

L’un des effets les plus terribles de la démoralisation du mouvement révolutionnaire, c’est la timidité dans le recrutement. Le mot même fait frémir certains. Je me souviens de discussions dans un collectif autonome, pour savoir comment étaient venus celles et ceux qui y participaient régulièrement étaient venus pour la première fois. La réponse spontanée était.. qu’ils étaient venus spontanément. Et c’était faux ! Pour chacun, il y avait quelqu’un qui un jour leur avait proposé de venir, qui les avait relancé, qui avait passé un coup de fil pour rappeler l’heure et le lieu de la réunion. C’est une grande partie du travail militant que de faire cela : inviter, relancer, prendre des nouvelles, propose des activités. Au cours de la campagne présidentielle, un article de la presse se gaussait des militants de l’UMP qui passaient des coups de fil systématiques pour remplir leur grande salle de meeting pour Sarkozy. Pourquoi s’en moquer ? Ils font un travail militant sérieux, qui consiste à mobiliser leur réseau. C’est ce qu’un militant doit savoir faire, quelque soit son parti.

Dans les discussions avec les activistes radicaux, j’entends souvent s’exprimer d’un côté cette peur du recrutement, de l’autre le dépit de ne pas être assez nombreux… comme s’il n’y a avait pas un rapport de cause à effet. Souvent, la peur du recrutement est plus ou moins théorisée. On me dit : « C’est un atteinte au libre-arbitre ». Et pourquoi donc ? Proposer à quelqu’un de lutter ensemble pour la liberté et l’égalité, c’est une atteinte à son libre-arbitre ? C’est une attitude élitiste, en réalité, qui masque une difficulté à aller vers l’autre. On me dit aussi : « Nos idées sont trop radicales pour être partagées ». Pourquoi donc ? Bien sûr, si on les exprime dans un langage, dans un style délibérément hermétique, compliqué ou codé pour un petit milieu, si on ne part pas de la réalité des gens, alors on obtient effectivement ce résultat. Mais nous nous basons en réalité sur des idées largement partagées : la liberté, l’égalité, la justice. Nous proposons seulement de se battre sérieusement, ensemble, pour qu’elles deviennent réalité.

On nous a même demandé pourquoi ne pas développer nos idées dans le cadre d’une organisation déjà existante …

N.D. – D’une certaine façon, c’est une conception idéaliste, non-matérialiste, que de penser que tout cela se résumerait à un débat d’idées. Il suffirait de remplacer des idées fausses par des idées justes, par un débat contradictoire justement assumé par les deux parties. Or, l’expérience militante démontre régulièrement le contraire. Combien de fois avons nous entendu : « Je suis d’accord avec tes critiques sur mon organisation, mais en attendant, c’est un bon cadre pour les luttes que je mène ». Même si c’est une réponse décevante, elle est profondément juste : les gens se regroupent pour agir, par seulement pour partager des idées.

Nous sommes dans une période ouverte, où les militants de différentes organisations coopèrent assez volontiers pour organiser des manifestations, des actions communes, souvent sans discuter entre eux sur le fond. C’est particulièrement vrai en France, où dès que l’on organise quelque-chose, le premier réflexe est de lancer un « appel à signatures » pour regrouper d’autres organisations sur ce projet. Ce relatif décloisonnement est à comparer avec la violence verbale et physique qui existait entre les organisations dans les années 70. Aujourd’hui, en Europe francophone, nous avons la possibilité de parler à visage découvert, d’échanger avec les militants d’autres organisations. Même l’entrisme se pratique aujourd’hui à visage découvert. Le NPA, par exemple, assume parfaitement l’existence en son sein de plusieurs courants trotskistes qui ne cachent pas leur opposition à la ligne majoritaire et dont l’ambition de construire une nouvelle organisation en recrutant au sein du parti ne fait mystère pour personne. Le PCF – jadis célèbre pour son monolithisme – abrite aujourd’hui de nombreux courants trotskistes ou staliniens, qui nourrissent les mêmes ambitions. Il y a des heurts de tant à autres, mais dans l’ensemble cela se passe bien et donne à ces courants une certaine audience. Alors, pourquoi ne pas faire de même ? Il faut se poser la question : que se passera-t-il le jour où ils voudront sortir, où ils seront poussés dehors ? Or, l’expérience de l’entrisme, que ce soit à visage caché ou découvert, en France, en Belgique, en Angleterre, donne la réponse : les entristes partent au même nombre qu’ils sont rentrés, leur influence s’effondre rapidement et les gens qu’ils influençaient restent dans le « grand parti », dont ils deviennent parfois des dirigeants renommés. Un leader trotskiste belge expliquait dans ses mémoires, avec une grande honnêteté, l’échec magistral de l’entrisme pratiqué dans le parti socialiste de ce pays. Ils contrôlaient quelques régions, et presque toute l’organisation de jeunesse, alors même que le premier ministre socialiste belge était secrétaire de l’OTAN. Lorsque le PS excédé finit par les mettre dehors, personne ne les a suivi. Le schisme espéré ne s’est pas réalisé. C’est un récit intéressant, car il émane de quelqu’un qui a pratiqué l’entrisme avec conviction et efficacité.

Si l’on regarde notre propre histoire, on voit qu’il n’y a pas eu besoin d’entrisme. De larges fractions se sont détachées de plusieurs organisations de la gauche iranienne pour rejoindre le pari communiste d’Iran, lors de sa création en 1983. Il n’y a pas eu besoin d’entrisme pour cela : l’échec patent de la ligne de soutien à Khomeiny défendue par la majorité de ces organisations, l’impact de la lutte armée au Kurdistan, menée sur une base socialiste et non nationaliste, le travail d’explication accomplis par nos camarades ont suffit. Aujourd’hui encore, je rencontre fréquemment des militants des PCO qui ont commencé dans l’une ou l’autre de ces organisations. Donc, je ne crois pas que l’entrisme, même à visage découvert, soit une solution. Pour convaincre de nous rejoindre, nous devons montrer que nous avons quelque chose à dire, quelque chose à faire et que nous le faisons.

Le « fédéralisme » et l’autonomie des groupes

Un certain nombre de camarades, notamment libertaires, s’interrogent sur le modèle organisationnel en soi. La question, quand elle recoure au mot « fédéralisme » n’est pas forcément simple : on ne sait jamais quelle y est la part d’attachement principiel à un modèle privilégiant à tout prix l’autonomie des groupes locaux pour réduire la direction centrale aux fonctions minimales …

N.D. – Je crois qu’il y a plusieurs horizons militants, qui correspondent à des conceptions différentes de la finalité de leur action, souvent de manière implicite.

D’abord, un vaste milieu dont l’horizon est d’abord local : agir dans son quartier, dans sa ville, ou au niveau syndical, dans sa boite, sur son lieu de travail. Ces militants, qui connaissent bien les réalités locales, qui possèdent un bon réseau, qui savent comment agir, manifestent une relative indifférence aux autres échelles. On le voit très bien, non seulement dans leur relation aux organisations nationales et internationales, mais aussi lorsqu’ils sont en présence de militants venus d’autres pays : leur manque de curiosité à leur égard est manifeste, parce que leur expérience est mutuellement incommunicable. Ils savent bien qu’ils font partie d’un mouvement plus vaste, mais ce n’est pas un élément déterminant pour leur travail quotidien. Cela peut se traduire par trois attitudes différentes, mais convergentes : construire des associations ou des collectifs purement locaux ; animer des sections locales sans ce soucier de ce qui ce passe « au-dessus », ce qui est la situation de la plupart des sections syndicales, à qui l’adhésion à une confédération apporte un sigle prestigieux et un certain nombre de droits associés ; une attitude de défiance envers toute forme de direction centrale, au sein d’un réseau national ou international, inspiré de ce fameux « fédéralisme ».

Il existe ensuite des militants dont l’horizon est essentiellement national. Ils s’intéressent à la politique nationale, participent volontiers aux réunions nationales de leur association, au conseil fédéral de leur syndicat, suivent de près ce qui se passe dans d’autres villes et sont prêt à bouger pour aller y donner un coup de main. Cette attitude est plus ouverte sur l’extérieure, même si elle est quelquefois moins sensibles aux réalités locales ; elle n’est pas incompatible avec une relative indifférence à ce qui se passe au-delà des frontières, en dehors des grands sujets d’actualité vus souvent de manière abstrait. Ce type de militant est plus porté vers les organisations qui existent à l’échelle nationale et qui lui offrent la possibilité de mettre en action sa vision plus large des choses.

Enfin, on trouve des militants pour lesquels le niveau mondial est essentiel, pour lesquels l’internationalisme passe par une recherche concrète de contacts et de solidarité avec l’autre bout du monde. Comme ce monde est vaste, son affinité le porte vers une région, une zone linguistique ; nous connaissons bien cela, à ICO, avec nos liens au Moyen-Orient. Dans ce groupe assez large, on trouve aussi bien les militants de l’humanitaire, très ancrés dans le concret, que les internationalistes qui connaissent sur le bout des doigts les moindres nuances de l’extrême-gauche partout dans le monde. Ce sont ces militants qui tissent des liens aux delà des frontières, qui créent des nœuds de connexion, qui font connaitre des situations, et qui rendent possible l’internationalisme pratique.

Je crois que c’est important : un parti communiste, pour fonctionner correctement, doit être composé de ces trois types de militants. Il a besoin de gens qui connaissent comme leur poche la cité ou ils vivent, qui connaissent tout le monde dans leur boite ou leur quartier ; il a besoin de gens qui cherchent à animer l’échelon national, à aller de ville en ville pour construire des sections, les aider, animer des conférences ou des formations ; il a besoin de gens qui tissent sans cesse des liens à l’échelle planétaire, pour connaitre les luttes, les soutenir, défendre les prisonniers politiques, mettre en relation des militants et des organisations, développer un courant mondial. Ces personnes ne sont généralement pas les mêmes, mais une organisation sérieuse doit leur permettre d’exprimer leurs talents ensemble et de coordonner ces différent niveaux d’intervention de façon cohérente.

Je reviens donc à la question de l’autonomie des groupes locaux. Il faut s’entendre sur cette autonomie. dans une organisation, la ligne politique, les priorités sont décidées tous ensemble, lors des congrès. Il existe des organes pour mettre en œuvre cette ligne entre les congrès, de prendre les décisions, de publier les communiqués, de coordonner le travail dans le respect de cette ligne. Mais il existe une multitude de tâches pour lesquelles les décisions doivent être prises au niveau local, parce qu’elles sont fondées sur un connaissance du milieu, des enjeux. Il peut et il doit y avoir un dialogue, des échanges, des coups de mains et des conseils quand c’est nécessaire, et les militants locaux doivent conserver un œil attentif et critique sur ce qui se passe à d’autres échelons. Mais penser que la relation entre différentes échelons est forcement une soumission, est à mon sens une erreur, même si on peut comprendre les racines historiques de celle-ci.

Dans « fédéralisme », autonomie des groupes, etc., il y a aussi une part d’attachement sentimental à ce qui a pu devenir le drapeau d’un contre-modèle au schéma centraliste bolchevique, jamais très bien accepté dans l’extrême-gauche occidentale et jugé par beaucoup comme ayant facilité la caporalisation des PC par le stalinisme par la suite ?

Quand on parle du bolchévisme, on mélange souvent plusieurs étapes différentes de l’histoire de ce courant, et on néglige tout autant de le situer dans le cadre de l’autocratie russe. Mais ça n’a qu’une importance relative : les gens qui rejettent cela ne se positionnent pas par rapport à une réalité historique, mais par rapport à l’idée qu’il se font de tel ou tel type de fonctionnement. L’anti-modèle, c’est le PCF et la manière dont ses pratiques staliniennes ont déteint sur une partie de l’extrême-gauche : absence de discussion interne, obéissance aveugle aux consignes du parti, brutalité dans les relations internes, violence contre les adversaires politiques, etc. Ce comportement, en France comme dans le reste du monde, a produit un effet contraire : la méfiance et le dégoût pour l’organisation, la tendance à la fragmentation et aux rassemblements éphémères, que l’on voit à l’œuvre dans le milieu des collectifs, de l’autonomie, ou chez certains libertaires. Le rejet tranché du mot « parti » en est assez significatif, tant il évoque ce type de pratiques – y compris chez ceux qui ne les ont jamais connues réellement. Je crois que c’est là le paradoxe essentiel : dans la plupart des cas, « marxistes » et « libertaires » ont des préjugés sur leur mode d’action et d’organisation respectifs, qui ne sont fondés ni sur l’expérience, ni sur une véritable connaissance, mais sur des polémiques séculaires. Lénine disait que les anarchistes étaient la punition pour les fautes de la social-démocratie. Aujourd’hui, d’une certaine manière, ils sont la punition pour les fautes du marxisme-léninisme. On observe souvent ce processus d’attraction réciproque : les marxistes lassés de la lourdeur organisationnelle et des relations tendues qui existaient dans leurs organisations, évoluaient vers l’anarchisme, tandis que les anarchistes à la recherche d’une explication du monde et d’une certaine rigueur organisationnelle, évoluaient vers le marxisme. Mais au fond, « marxisme » et « anarchisme » perdent alors leur signification, pour désigner le désir d’une organisation de classe fonctionnant selon des principes de liberté et d’égalité, conformes aux idéaux du socialisme. Je crois que c’est bien cela que nous recherchons.

La méfiance est à double sens : le mot « fédéralisme » peut aussi avoir une connotation historique négative pour des marxistes, qui se demandent, quand le mot est employé comme référence, comme « marqueur », quelle est la part d’ignorance de la supercherie manœuvrière de Bakounine aux sources du concept ?

N.D. – En règle générale, les anarchistes manifestent moins d’intérêt pour les textes des fondateurs. Même si on trouve quelques bons connaisseurs de ces derniers, la plupart du temps, leur culture militante est formée de livres récents, de revues et de brochures, et plus encore, de préceptes et d’idées transmises au sein des collectifs et des organisations. C’est ce qui forme la base de leur culture commune. Les marxistes sont bien plus attachés aux textes, au retour au sources, même si rares sont ceux qui possèdent une véritable connaissance de Marx – la culture de l’extrême-gauche actuelle est bien plus fondée sur les quelques textes classiques de Lénine et de Trotski que sur une lecture approfondie de Marx et Engels.

Regarder les pratiques plus que les étiquettes

De toute façon, ça n’a la plupart du temps qu’un impact limité sur leur pratique. Bien des groupes anarchistes fondent une bonne partie de leurs conceptions sur un marxisme implicite, en matière d’économie, voire sur un léninisme implicite lorsqu’ils font référence au concept d’impérialisme, tandis que certains groupes qui se considéraient comme marxistes avaient une pratique toute bakouninienne – je pense aux organisations armées italiennes, par exemple. Se fier à l’étiquette que les gens se donnent nous renseigne rarement vraiment sur ce qu’ils sont. C’est leur pratique, leur programme, la façon dont ils abordent les questions fondamentales de la lute de classe et de l’égalité hommes-femmes, qui permettent de juger les uns et les autres.

Il en résulte que lorsqu’on se balance à la figure du Marx et du Bakounine à la figure pour expliquer des divergences en matière d’organisation, il ne faut pas prendre cela de manière littérale, comme un débat historique fondé sur des sources précises, sur une connaissance exacte de ce qui s’est déroulé voici un siècle et demi, des débats peu glorieux engendrés par le massacre de la Commune. Marx et Bakounine sont, dans ces discussions, des étendards, des étiquettes commodes pour désigner une conception de l’organisation et de l’individu.

Dans un large courant de l’autonomie contemporaine, l’individu est à la fois exalté dans la théorie (on signe les communiqués « des individus ») et nié dans la pratique : il en doit avoir ni nom, ni visage, ni signature, ni compétence. Au nom d’un égalitarisme abstrait, du rejet des médias et de la « starification », le mouvement perd tout contrôle sur son image, sur sa parole publique et surtout, relègue aux oubliettes l’individu réel au profit d’un individu abstrait. De ce point de vue, le communisme-ouvrier se singularise par le fait de mettre en avant le rôle de l’individu. Ce n’est pas seulement un prise de position théorique, qui affirme l’importance essentielle de l’individu, c’est toute une pratique qui rejette l’anonymat, qui met en avant des personnalités, qui se montre à la société et lance ses idées dans la bataille.

Les problèmes deviennent différents quand une organisation se développe. Un de ces problèmes « possibles », c’est celui de la hiérarchisation des divergences internes. Jusqu’à quel point cela vaut-il le coup de faire des compromis, d’éviter les disputes, de poser même quelques points de tabous en ce sens ? C’est ce que font souvent des groupes locaux de toutes obédiences.

Dans le cadre d’un collectif ou d’une lutte commune, c’est effectivement une attitude recevable et somme toute logique. C’est celle qu’adopte presque naturellement les militants des différentes organisations ou sensibilités présentes lorsqu’ils doivent collaborer sur un point précis : pour mener une bataille dans une boite, pour soutenir les réfugiés et sans-papiers, pour organiser une manifestation, et ainsi de suite. On voit souvent dans la même salle des gens qui par ailleurs n’ont rien en à commun, pas grand chose à se dire, et qui savent que se mettre à discuter sur d’autres points est le meilleur moyen de briser l’unité. Même s’il y a des divergences de méthodes, on cherche à les cantonner sur le terrain pratique, sans déballer tous les débats dont on ne sortirait pas.

L’organisation est un projet commun

Un parti politique fonctionne différemment, puisqu’il suppose un large socle partagé de conceptions du monde, de pratiques et de culture communes. Il ne peut pas et ne doit pas y avoir de tabous, c’est précisément de là que surviennent les crises : les questions sur lesquelles on pense que tout le monde et d’accord alors qu’on en a jamais vraiment discuté. On ne peut certes pas tout prévoir, mais clarifier les délimitations de l’organisation, son fonctionnement, son programme, ses principes fondamentaux, sa méthode, permet de limiter ces risques là. Une solide formation des militants également. Tout cela permet de créer une culture commune pour l’organisation : un ensemble de références historiques et politiques, de combats et de moments partagés, une vision du monde et une conception collective des enjeux.

L’organisation est un projet commun. En la créant, ses fondateurs mettent en place un certain nombre de caractéristiques qui la délimitent et la définissent. Ceux qui la rejoignent doivent connaitre ces principes et y adhérer. Les difficultés qui surgissent peuvent être de quatre ordres : la révision des principes, l‘interprétation des principes face à une situation concrète, une discussion sur un « angle mort », des problèmes de fonctionnement interne. Il faut donc anticiper la croissance de l’organisation pour ne pas se laisser surprendre par elle, et ce sera vrai à chaque étape. Des règles de fonctionnement claires, conformes à nos principes, un climat de confiance, une bonne répartition des tâches, des mandats précis, une bonne formation et une culture politique partagée.

Je crois qu’il faut distinguer les désaccords qui portent sur les fondamentaux eux-mêmes, sur les objectifs et les délimitations politiques et théoriques de l’organisation d’un côté, et celles qui portent sur la façon de mettre en œuvre ces principes dans une situation concrète. Les crises qui portent sur les principes mêmes sont insolubles. Regarde le NPA, par exemple : c’était un projet qui suscitait un enthousiasme réel, mais la plupart des questions clef ont été reportées, estompées au nom de l’unité. Quelques années plus tard, non seulement de nombreux adhérents sont partis, mais ceux qui restent ne sont toujours pas en mesure de résoudre les problèmes qui avaient été mal posés au départ. Par contre, dans toute organisation, il est normal qu’il y ait des divergences d’appréciation sur les priorités, sur la façon de faire, sur la manière dont les principes s’appliquent à telle ou telle situation concrète. Quel problème y-a-t-il à cela ?

Souvent, les gens qui militent en dehors des organisations, dans les collectifs et les assos, voient l’organisation politique, le parti, comme un cadre rigide, où l’individu n’a aucune place. On peut le comprendre, car il y a un longue histoire du stalinisme et de ses copies d’extrême-gauche, des organisations qui ont reproduit jusqu’à la caricature ce mode de fonctionnement. Il faut dépasser à la fois ce préjugé et ce mode de fonctionnement : il est possible de construire une organisation solide, où l’individu s’accomplisse plutôt que d’être écrasé. Mais cela implique effectivement que chacun se prenne en main : il vaut mieux dire ses désaccords que de les taire, il faut parfois savoir céder et laisser faire une décision qu’on désapprouve, et surtout, laisser cohabiter dans une même organisation des champs d’intervention différents qui impliquent souvent des méthodes différentes. Le pire serait d’arriver, comme c’est souvent le cas, à un modèle unique de ce qu’un militant doit être et doit faire, dans sa vie et dans son activité.

Une organisation qui grandit, ce n’est pas que le ciel des éternels dangers de bureaucratisation et des querelles intestines qui lui tombe sur la tête, c’est aussi des facilités. Les militants ne sont plus absorbés par les tâches incompressibles et peuvent se spécialiser dans ce qu’ils aiment.

C’est à ce genre de questionnements qu’on mesure les dégâts du stalinisme sur le mouvement ouvrier dans son ensemble. On ne peut pas vouloir changer le monde, penser qu’il faut s’organiser pour cela, et craindre que cette organisation s’agrandisse. Pourtant, c’est bien ce qui se passe.

La bureaucratisation peut refléter plusieurs choses. Voir cela comme un phénomène qui vient « d’en haut », voir comme la volonté maligne d’une direction lointaine de s’arroger des places inamovibles, c’est prendre le problème à l’envers. Bien sûr, quand on regarde des organisations déjà très bureaucratisées, comme les grandes centrales syndicales ou les grands partis politiques, ce système est parfaitement institutionnalisé et organisé pour décourager la critique. Un permanent du PCF disait en substance : « je suis d’accord avec tes critiques, mais moi, si je dis ça, je perd mon boulot ». Il exprimait parfaitement les intérêts de cette couche sociale, pour qui c’est un gagne-pain, quelque soit la conviction et l’énergie sincère qu’ils puissent y mettre par ailleurs. Mais dans des organisations qui n’ont pas de permanents, dont les militants et la littérature expriment une sincère et louable allergie à la bureaucratie, on constate l’existence de sphères réservées, souvent en décalage avec le reste de l’organisation, mais qui ne sont jamais délogées parce que la majorité des militants s’en fiche, tout simplement, sans se soucier des dégâts que cela peut faire. Donc, il faut que tout le monde puisse s’exprimer, critiquer, changer les choses, mais il faut aussi… que tout le monde le fasse quand c’est nécessaire. C’est le seul remède effectif à la bureaucratisation. Les organisations n’échappent pas aux paradoxes de La Boétie.

C’est pourquoi je crois que tu souligne un point essentiel. Dans un collectif, dans un cercle local, dans une petite association, il y a tout à faire en même temps, il y a besoin de tout le monde, et tout le monde doit être multitâches. On fait souvent l’éloge de la rotation des tâches, qui a ses vertus pédagogiques et militantes, mais qui place aussi les gens face à leurs domaines d’incompétence, ce qui n’est tout de même pas une garantie de bon fonctionnement. Au fond, cela aboutit vite à une forme de négation de l’individu au nom de l’individu, dans lequel tout le monde est supposé être équivalent et remplaçable. Nous avons chacun nos goûts et nos dégoûts, nos sensibilités et nos centres d’intérêts. Une organisation doit être un lieu d’apprentissage, de transmission, qui permet à chacun d’aller plus loin dans sa capacité à s’exprimer, à écrire, à gérer les multiples tâches techniques qui lui permettent de fonctionner, à découvrir et approfondir ses connaissances. mais ça ne doit pas être un lieu de contrainte, où se retrouve tout le temps sollicité pour faire ce que l’on n’aime pas faire ou qu’on ne sait pas faire. Plus on est nombreux, plus on peut se concentrer sur ses qualités plutôt que sur ses défauts, réels ou supposés. Il ne faut pas confondre bureaucratie, qui est une structure sociale particulière telle qu’elle peut exister, par exemple, dans les centrales syndicales ou les partis politiques qui vivent de subventions et de rentes de situation, et spécialisation des militants sur les activités qui leurs sont chères et où ils se sentent à l’aise. Et cela compte aussi pour entretenir en son sein une atmosphère fraternelle. Marx définit le communisme comme « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Je crois qu’il doit en être de même de l’organisation communiste.

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