Les marmites de l’avenir, ou pourquoi il faut parler du communisme

Il est d’usage, dans l’extrême-gauche qui se réclame du marxisme, de ne pas décrire la société communiste. Bien sûr, on peut trouver ça et là des éléments, des idées, des suggestions, mais la tâche de décrire la société future, donc de définir un projet de société, est rarement abordée de façon approfondie. Décrire le communisme est considéré, au fond, comme une résurgence du socialisme utopique du XIXe siècle, terrassé par le socialisme scientifique, c’est-à-dire le marxisme. Ce soin était éventuellement laissé aux anarchistes, porteurs de la flamme vacillante de l’utopie, tandis que les marxistes se consacraient plus sérieusement à transformer la société présente. Au mieux, c’est une discussion à garder pour le bistrot, après la réunion ou la manif, à l’heure de refaire le monde devant un verre.

Il existe même une expression consacrée pour le sujet, imputée à Marx lui-même : « ne pas formuler des recettes pour les marmites de l’avenir », renvoyant la description du communisme à une sorte d’alchimie plus ou moins charlatanesque. La citation complète se trouve en effet dans la postface de la seconde édition allemande du Capital : « Ainsi, la Revue positive de Paris me reproche à la fois d’avoir fait de l’économie politique, métaphysique et — devinez quoi ? — de m’être borné à une simple analyse critique des éléments donnés, au lieu de formuler des recettes (comtistes ?) pour les marmites de l’avenir. ». Il s’agit donc d’une simple réponse aux critiques des disciples d’Auguste Comte, grand savant certes, mais aussi mystique, créateur d’une religion de l’Humanité dont il s’était proclamé grand prêtre. Autrement dit, au delà du sarcasme contre les positivistes, Marx ne met pas vraiment en garde contre les fameuses marmites. Il se contente d’affirmer qu’il a, dans le capital, chercher à décrire la société capitaliste présente – et il est vrai que le texte, malgré quelques remarques ça et là sur ce que pourrait être une autre société, s’en tient à son propos.

La démarche de Marx s’explique dans son contexte historique : lorsqu’il entreprend d’étudier l’économie politique, Marx se propose d’offrir au ouvriers communistes une critique radicale du capitalisme. Il n’a pas besoin d’exposer dans le détail ce qu’est le communisme : les fouriéristes (disciples de Charles Fourrier, l’un des premiers à avoir écrit contre le capitalisme et proposé une société égalitaire, dans les années 1820), les cabetistes (disciples d’Etienne Cabet, révolutionnaire communiste qui avait décrit, dès 1842, les principes d’une société idéale, puis tenté de fonder en Amérique une communauté fondée selon ces bases) et les owenistes (disciples de Robert Owen, patron philanthrope anglais devenu communiste, qui avait organisé son usine selon des principes égalitaires), et bien d’autres avaient largement diffusé, auprès des ouvriers les plus radicaux, leurs idées communistes, leur descriptions de la société à venir. Ces auteurs et leurs propagandistes avaient une réelle audience dans la classe ouvrière, aussi bien en France qu’en Angleterre. Ce sont ces ouvriers qui ont attiré Marx vers le communisme, malgré ses réticences initiales. Ce qui l’intéressait, à la suite de ces derniers, c’était de comprendre comment dépasser et détruire le capitalisme existant.

Lorsqu’on voit citer les fameuses « marmites de l’avenir », c’est bien souvent pour en soulever un peu le couvercle, en humer un peu l’odeur, pris par la nécessité d’en dire un peu plus sur le projet de société qui nous anime. Je crois que ce qui pèse le plus pour maintenir ce couvercle fermé comme une chape, c’est le poids historique terrible des courants qui, tout en se réclamant formellement du marxisme, avaient un projet social sans rapport avec le communisme – la social-démocratie, le stalinisme et leurs ailes gauches. Non pas qu’ils ne leur soit jamais arrivé de laisser entrevoir, dans un avenir aussi lointain qu’hypothétique, une société meilleure, mais celle ci ne correspondait jamais à leur projet immédiat. D’une certaine façons, les tentatives de vivre l’utopie « ici et maintenant » sous la forme d’îlots, apparaît comme le revers de cette attitude.

Or, parler du communisme, non comme un futur toujours plus éloigné, mais comme un projet de société réalisable, est précisément ce qui fait de nous des communistes. Bien souvent, privés de projet clair et cohérents, les militants ouvriers se contentent d’être des syndicalistes plus radicaux, plus fermes sur les principes, plus dynamiques que les autres. Mais, être un super-syndicaliste ne suffit pas à faire un communiste, et condamne soit à un travail de Sisyphe dans une lutte éternelle contre le capital, ou au mieux, à un réformisme d’autant plus vague que le réformisme authentique – l’idée d’un passage graduel au socialisme par une série continue de réformes progressistes – n’existe plus.

Lutter pour la révolution nécessite d’y croire – et vous connaissez tous comme moi d’excellents militants d’organisations « révolutionnaires » qui ne croient plus en la révolution – et de penser que cette révolution peut surgir dans un futur proche. Sinon, ce n’est qu’un grand mot, une sorte de cri de ralliement, mais pas un projet révolutionnaire, un projet de renversement de l’ordre capitaliste. Aujourd’hui, nous subissons lourdement le poids des défaites, de la répression, des compromissions qui nous plonge trop souvent dans la contradiction factice entre le « souhaitable » et le « raisonnable », qui transforme les aspirations communistes et révolutionnaires en une simple surenchère syndicale.

Si nous pensons sérieusement que la révolution peut arriver et que nos efforts militants sont utiles pour cela, alors la question du communisme, le projet communiste sont d’une brûlante actualité. Dans cette révolution, nous aurons des dizaines, des centaines de sujets, de problèmes qui vont se poser à nous. Nous aurons besoin d’avoir les yeux rivés sur l’avenir, comme une ligne de mire, afin de prendre les décisions qui vont dans le sens du communisme. C’est une question stratégique, dont doivent procéder toutes les décisions tactique que nous aurons à prendre. Avoir un projet clair, une ligne de conduite, savoir vers quoi on veut aller, nous sera utile chaque jour. C’est pourquoi, c’est aujourd’hui qu’il faut parler du communisme.

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